La mort s’éloigne…

J’ai récemment lu « l’aventure ambiguë » de Cheikh Hamidou Kane. Un passage en particulier a retenu mon attention et m’a fait réfléchir sur ma condition. Le brillant Samba Diallo, lors d’un échange, a tenu les propos suivants :

« (…) Ici, on dirait que je vis moins pleinement qu’au pays des Diallobé. Je ne sens plus rien, directement… (…) Il me semble qu’au pays des Diallobé l’homme est plus proche de la mort, par exemple, il vit plus dans sa familiarité. Son existence en acquiert comme un regain d’authenticité. Là-bas, il existait entre elle et moi une intimité, faite tout à la fois de ma terreur et de mon attente. Tandis qu’ici, la mort m’est redevenue une étrangère. Tout le combat, la refoule loin des corps et des esprits. Je l’oublie. Quand je la cherche avec ma pensée, je ne vois qu’un sentiment desséché, une éventualité abstraite, à peine plus désagréable pour moi que pour ma compagnie d’assurance.(…) »

Samba Diallo n’aurait su mieux dire !

J’ai grandi au Sahel.

Chez moi, au Sahel, la religion occupe une place prépondérante. Elle est omniprésente dans quasiment toutes les activités du quotidien. Lorsque nous nous disons « bonjour », nous rendons grâce à Dieu; lorsque nous nous quittons, nous invoquons Dieu afin de faciliter les retrouvailles; lorsque nous nous projetons dans le futur, nous nous en remettons toujours à Dieu; Lorsque nous recevons des présents, nous exprimons notre gratitude en couvrant le donneur de bénédictions, toujours dans la grâce de Dieu; au temps de l’infortune, nous supplions Dieu de nous venir en aide; dans les moments de succès et de réussite, de bonheur et d’accomplissement, nous lui rendons grâce. Sur la terre de mes ancêtres, Dieu est omniprésent.

Chez moi, au Sahel, les journées sont ponctuées par l’appel mélodieux du muezzin à la prière, cinq fois par jour. Cette chanson si douce et si réconfortante à nos oreilles est aussi un subtil rappel à l’ordre. Alors, sur les lieux de travail, dans les maisons et même dans les rues, la vie s’arrête, le temps d’une prière, le temps d’une communion avec Dieu. Sur la terre de mes ancêtres, Dieu est omniprésent.

Chez moi, au Sahel, les morts occupent une place entière dans la société. Nous ne les oublions pas. Nous ne cessons de prier pour eux. A chaque anniversaire de décès, nous implorons Dieu de leur accorder sa miséricorde, à travers des rituels. Tels des disciples de Freud, nous sommes sensibles à l’interprétation des rêves. Ainsi, lorsque l’un de nos proches décédés nous apparait en rêve, nous lui adressons des prières afin que son âme repose en paix. Sur la terre de mes ancêtres, Dieu est omniprésent.

Chez moi, au Sahel, nous côtoyons Dieu dès le plus jeune âge. Sa parole nous est transmise alors même que nous ignorons tout du monde. Certains grandissent en assimilant les versets du coran; d’autres, plus chanceux, apprennent à jongler entre les cours coraniques et l’école de la république. Sur la terre de mes ancêtre, Dieu est omniprésent.

Chez moi, au Sahel, nous célébrons, régulièrement, Dieu et son messager. Ces fêtes se passent en famille dans la joie et le partage. Nous nous parons de nos plus belles toilettes; nous commençons la journée par une prière collective, dans les mosquées ou dans les rues; On sait Dieu à nos côtés, quel que soit le lieu. Chaque rencontre se clôt par des bénédictions, toujours dans la grâce de Dieu. Nous venons en aide aux plus nécessiteux; ils nous le rendent par des prières. Sur la terre de mes ancêtres, Dieu est omniprésent.

Chez moi, au Sahel, je pensais souvent à la mort. Je tâchais de faire le bien pour être dans les bonnes grâces de Dieu. Chaque décès était une épreuve. Il me rappelait que mon jour viendrait. La douleur laissait peu à peu place à la crainte… Alors, je priais. Je priais pour les morts mais aussi pour mon âme.

J’ai grandi au Sahel mais aujourd’hui, je n’y vis plus.

Neuf ans que j’ai quitté la terre de mes ancêtres… Je ne suis plus la même personne.

Ici, plus au nord, Dieu est plus en retrait. Il est plus personnel; il est en chacun de nous, dans l’intimité… Le nom d’Allah, qu’autrefois, j’entendais dans les conversations les plus anodines, est un mot à risque. La question de la religion est tabou; elle crée un malaise. La mort s’éloigne…

Ici, plus au nord, les appels à la prière sont interdits, au nom de la Laïcité… Les journées sont silencieuses. Rien ou presque ne nous rappelle notre devoir envers Dieu. Les cinq moments de communion avec Dieu, tant chéris, en sont réduits à deux, dans des conditions parfois éprouvantes… La mort s’éloigne…

Ici, plus au nord, les nouvelles de décès sont reçues par téléphone. C’est avec douleur que j’ai ainsi appris la perte de ma grand-mère, de mon second père. Suite à ces appels, nous demeurons, seuls, dans notre désarroi… Ici, loin de la terre de mes ancêtres, la mort n’a plus la même saveur; la mort s’éloigne…

Ici, plus au nord, le temps est une denrée rare; le rythme est soutenu, les horaires sont contraignants, les transports sont exténuants alors souvent,  nous nous perdons… Nous n’avons pas le temps, alors notre foi s’amenuise. Dieu, autrefois omniprésent, se retire peu à peu; avec lui, la mort s’éloigne…

Ici, plus au nord, je ne pense plus trop à la mort. Elle m’apparaît lointaine, irréelle… Je me sens invincible par moment… Mais jamais immortelle, par la grâce de Dieu.

Demain, je retournerai sur la terre de mes ancêtres mais avant, je retrouverai mon Dieu car chaque jour est une lutte…

En attendant, la mort s’éloigne…

Avec passion,

Dyna.