Lettre au fils

Cher fils,

A l’instant où tu lis ces quelques lignes, je ne suis plus de ce monde. Ne pleure surtout pas mon enfant, ta maman a bien vécu.

Sèche tes larmes et célèbre ma vie. Oui, je te le concède, notre temps ensemble a été court. Je sais combien tu aurais aimé en apprendre davantage sur moi, ta mère, qui t’ai tant vénéré.  Sais-tu, mon enfant, que j’ai toujours eu l’intime conviction que le sort me réservait une existence brève ? Si cela ne m’a jamais effrayée, j’ai néanmoins pris mes dispositions : j’ai vécu pleinement, j’ai aimé intensément, je me suis donnée corps et âme…

J’aurai l’occasion, dans mes prochaines lettres, de te parler de moi. Aujourd’hui, il est question de toi, de l’homme vertueux que j’aspire à te voir devenir.

Mon fils, tu viens de souffler tes dix-huit bougies et je suis si fière de toi. J’ai, expressément, demandé à ton père de te remettre cette lettre en ce jour spécial. Désormais tu es majeur et bientôt tu quitteras ton père et la terre de tes ancêtres : cette terre qui t’a vu grandir, faire tes premiers pas, connaître tes premiers déboires…

Mon cher et tendre, dans quelques mois, tu fouleras un sol inconnu, en quête de connaissance et de reconnaissance. Parfois, tu seras confronté au racisme, au rejet. A certains moments, tu te sentiras indésirable. A d’autres moments, tu douteras de ta foi, de ta religion.

Mon enfant, en ces terres étrangères, tu te sentiras  souvent seul. Tu prendras conscience de ta couleur de peau et de tous les préjugés qui y sont rattachés. Les personnes de ta couleur seront souvent associées aux mots « misère » et « délinquance ». Ton pays ne fera la une des journaux qu’en période de guerre, de famine ou dans le cadre d’attribution de dons étrangers.

Mon amour, je veux que tu ne te laisses jamais abattre. Le racisme se perpétuera tant que l’on occultera les prouesses de l’Homme noir dans les manuels d’histoire du Nord. Ne prends pas cela trop à coeur. Hélas, nous sommes impuissants face à cette situation. Des siècles de conditionnement ne sauraient se défaire en une destinée…

Cher enfant, tu n’es pas responsable de l’ignorance des autres. En revanche, l’éducation des tiens t’incombe entièrement. Sache, petit, qu’il est de notre responsabilité de transmettre à nos enfants du continent la connaissance afin que, à aucun moment de leur existence, le doute ne subsiste en eux quant à leurs facultés intellectuelles et les prouesses de leurs ancêtres et contemporains.

Mon amour, là-bas, plus au Nord, tu prendras conscience de ta situation et des efforts à fournir sur la terre de tes ancêtres. Ce long périple te rapprochera davantage de tes origines… Je l’espère… Les  valeurs que nous t’avons inculquées ainsi que les us et coutumes de nos terres constitueront ton identité. N’oublie jamais d’où tu viens mon enfant.

Bel enfant, je ne saurais clore cette lettre sans te parler de ton père, le grand amour de ma vie. Je ne suis plus de ce monde mais je n’aurais pu rêver meilleur modèle pour toi. Aucun autre homme sur terre n’a eu le respect et l’affection que j’ai eus pour ton cher père. J’ai découvert avec lui ce qu’était l’amour inconditionnel.

Cet homme, d’une droiture rare, a dédié sa vie à ton bien-être. Tu t’es souvent plaint de son manque d’affection à ton égard. A l’époque, je te l’ai dit et je te le redis, tu te trompes. Avec ton père, j’ai découvert une autre manière de recevoir de l’amour, plus subtil et pourtant si intense.

Ton père est un visionnaire et un libre penseur quelque peu provocateur. Il t’apprendra à tout remettre en question, à ne jamais craindre de te tromper. Apprends à l’écouter car sa perspicacité et son esprit vif n’ont d’égal que son altruisme.

Je te l’accorde, il est peu démonstratif. Jugé parfois froid et distant, son coeur renferme ,en réalité, une très grande sensibilité. Sois attentif aux signes mon enfant, car chaque jour, des actes te prouveront son amour et sa considération.

Cher enfant, cet homme t’inculquera des valeurs qui, à mon sens, sont essentielles afin que tu puisses affronter, avec dignité, la vie. Il te laissera faire tes propres erreurs car, selon lui, la meilleure école est celle de la vie.

Il t’apprendra à respecter les femmes, mères de l’humanité. Il t’encouragera à faire preuve de tolérance comme il l’a fait avec moi, ta mère. Il te montrera comment traiter les plus miséreux car n’est-ce pas là la mesure de la grandeur d’un Homme ?

J’ai encore tant de choses à te dire, ma vie, mon sang…

Je te laisse avec ces quelques lignes tirées d’un livre que j’ai beaucoup aimé. Cesse de me pleurer et célèbre plutôt ma vie :

« Faire le deuil de quelqu’un n’est pas se morfondre dans un chagrin stérile, autotélique; non : faire le deuil de quelqu’un, c’est tenter de transformer son propre chagrin en un moyen de connaissance, en une voie pour reconstruire en nous le monde du défunt, le rebâtir comme un temple ou un palais, et en arpenter ensuite les couloirs perdus, les passages dérobés, les pièces secrètes, pour y découvrir des vérités auxquelles nous étions aveugle lorsqu’il vivait. Un seul être vous manque, et tout est repeuplé : telle devrait être la morale du deuil; tel devrait être le coeur de la solitude des survivants… » De purs hommes p.128

Je t’aime tendrement.

Maman.

Avec passion,

Dyna.